Digital humanities en France : le temps des pionniers

L’Université d’été du TGE ADONIS (Lyon, 3-5 septembre 2008) est la première réunion structurante de la communauté des digital humanities (digital humanities) en France. Elle est probablement le point de départ d’un formidable travail commun, à un niveau national, que l’ensemble des acteurs de ce domaine s’efforcent de construire avec le soutien de certains grands acteurs nationaux tel que le Centre national de la recherche scientifique mais également avec l’appui de collègues étrangers.

Pour la première fois, les producteurs de données numériques, les éditeurs électroniques, certaines institutions de recherche, des chercheurs, des ingénieurs et des centres de calcul et de stockage de données étaient réunis afin de réfléchir à l’amélioration des accès aux documents numériques primaires (sources) et secondaires (publications, revues, ouvrages numériques ; archives ouvertes d’articles).

Les digital humanities, discipline ancienne1 finalement, offrent aux chercheurs et aux enseignants des méthodes, des processus de travail, des briques technologiques et des outils, des infrastructures dédiées leurs permettant de structurer les matériaux afin de mieux les appréhender sur le plan scientifique. Actuellement, l’environnement de la recherche en SHS devient numérique : les données pour la recherche (primaires et secondaires) sont accessibles de façon numérique, certains documents sont nativement des originaux numériques (photographie, données d’IRM en anthropologie, etc.) ; les catalogues de bibliothèques et d’archives sont presque tous « en ligne » et il devient possible de commander des copies numériques de documents ; le bureau du chercheur/enseignant est numérique (missions, rapports, emails, cours, environnement numérique de travail dans les Universités) devient numérique. Faites la somme des services numériques que vous utilisez sur une semaine et vous verrez. La recherche en SHS, comme partout, utilise le numérique. Certains projets de recherche multi-équipes, géographiquement éclatés, ne pourraient pas fonctionner si des outils de partage de données, d’annotations croisées, de visio-conférences, n’existaient pas. Il est toujours possible de travailler seul, en bibliothèques ou en archives, avec du papier, pour le coté « vintage », presque une image d’épinal, mais l’ordinateur portable est aujourd’hui un classique. J’inclus dans le coté « vintage » l’utilisation du numérique pour reproduire le modèle de la bibliothèque : il y aurait danger à ce contenter de cet horizon car les digital humanities doivent aller plus loin et cela passe par le développant de services fonctionnels qui ne pourront être que collectifs à l’image des grandes infrastructures des sciences physiques. L’évolution des digital humanities se fait pas palier et l’école d’été du TGE ADONIS en est un selon moi. Ceci m’amène à réfléchir sur les différents « époques » de l’évolution de cette discipline, quels sont les ages des digital humanities en France ?

  • L’époque 1 correspond à la migration de la bibliothèque du réel au virtuel par la numérisation et par l’utilisation d’un vecteur : le web (mettre le catalogue en ligne ; mettre des données en ligne en liaison avec ce catalogue) ; c’est la gallicalisation des bibliothèques.
  • L’époque 2 débute avec l’XML-isation des corpus textuels et iconographiques : TEI ou XMP encapsulé dans de l’EAD ou du METS et exposé via de l’OAI-PMH. Cette époque est aussi celle du « CMS roi » et de la base de données utilisant des SGBDR open-source pour le stockage des données et méta-données : souvent pour palier les faiblesses du XML en la matière.
  • L’époque 3 est/sera celui des grilles : grilles de données (virtualisation) ; grille de calcul (dont le besoin en archéologie 3D est déjà une réalité) ; grilles logicielles et ESB (pour Enterprise Service Bus) tel que nous le réalisons dans le cadre du TGE ADONIS.
  • L’époque 4 sera (peut-être, sûrement même) celui du web des machines qui échangerons du sens (voir les travaux de Got).

La particularité des digital humanities est que tout le monde n’est pas obligé de changer « d’époque » en même temps, il y a des temps différents qui ont tendance à créer des sous-époques. Mais globalement, sur le plan collectif, je pense que nous sommes entre l’époque 2 et 3.

Stéphane.


1 Je renvois le lecteur à la présentation de Lou Burnard lors de l’école thématique du CNRS de Fréjus organisée par les centres des ressources numériques CN2SV, TELMA et CRDO disponible sur www.cn2sv.cnrs.fr/ecole-sources-num

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2 Commentaires

  1. Article intéressant, mais je n’y reconnais pas du tout une autre acception de « digital humanities », à savoir la mobilisation de corpus numériques pour la recherche en SHS et les questionnements épistémologiques qui en découlent (je simplifie), dont cet ouvrage en deux volumes est rempli : http://www.a-brest.net/article3617.html

    P.S. Il y a une erreur dans le lien de la note de bas de page.

  2. Stéphane POUYLLAU

    Merci pour cette référence, tout à fait complémentaire, que j’avais plus rangée (dans ma bibliothèque) dans le domaine des sciences de l’information. Mon billet est réducteur mais j’inclus au cœur de ma définition et de ma chronologie la création et la diffusion des corpus numériques (je préfère d’ailleurs le terme de collections) : étant moi-même impliqué dans ce type d’aventure.

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